A la suite d'une Assemblée Générale inter-UFR qui s'est tenue le 10 décembre 2008 un collectif composé d'une vingtaine de personnes appartenant à la communauté scientifique du pôle universitaire de Strasbourg (chercheurs, enseignants-chercheurs, ingénieurs, techniciens et administratifs de l'université, du CNRS et de l'INSERM) a ré9digé un Appel à défendre les valeurs de l'Université et de la Recherche. Cette initiative transcende les disciplines comme les appartenances syndicales ou politiques. Elle vise à rassembler le plus largement possible. L'Appel de Strasbourg s'adresse à l'ensemble de la communauté scientifique (personnels et étudiants des universités françaises et des organismes de recherche) ainsi qu'à l'ensemble de la communauté enseignante de notre pays. Seule une très large mobilisation permettra de faire enfin entendre aussi bien nos refus que notre force de proposition.

bandeau avec adresse mail

Les conséquences réelles de la réforme de la formation des enseignants

Parce qu’elle est précipitée dans ses modalités, inacceptable dans son contenu, et contradictoire dans ses objectifs, nous nous opposons à une réforme ayant comme seule visée réelle une économie budgétaire, et pour toute vision politique la disparition, à terme, de l’idée même d’éducation nationale.

Cette réforme est précipitée dans ses modalités

Soumis à l’impératif de la « réforme à tout prix », le calendrier de la « mastérisation » et la réforme des concours qu’elle induit interdit toute réflexion sérieuse sur la formation qui sera offerte aux futurs enseignants, alors même que cette formation concerne toute la société, puisque c’est d’elle que dépend, à court terme, l’éducation proposée dans tous les établissements de France.

Officialisée par un « communiqué du conseil des ministres » datant du 2 juillet 2008, puis par une charte entre les Ministères de l’Education Nationale et de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (11 septembre 2008), cette réforme entend entrer en vigueur dès la rentrée 2009, et intime aux universités de rendre leur plan de formation pour les futurs enseignants avant le 15 février 2009 (après un premier délai fixé au 31 décembre 2008, alors que la « lettre de cadrage » sur les nouveaux concours n’était publiée que le 13 octobre).

Outre les imprécisions, le manque de concertation, voire les contradictions que cette urgence ne peut qu’entraîner, son enjeu semble clair : empêcher tout débat et toute distance critique sur les conséquences de ce qui constitue une mutation majeure dans la formation et dans le recrutement des enseignants.

Cette réforme est inacceptable dans son contenu

Ces conséquences semblent a priori mineures. L’enjeu revendiqué de cette réforme est d’intégrer à un diplôme (le master) la préparation des concours d’enseignement, préparation jusqu’alors dispensée par l’IUFM en parallèle du cursus universitaire, et correspondant dans les faits à deux années de formation : une année de préparation au concours reposant sur une formation théorique, puis une année, pour les reçus, de formation professionnelle, aboutissant, dans la plupart des cas, à la titularisation des « stagiaires ». Les IUFM étant désormais intégrés aux universités, les étudiants devront, à partir de la rentrée 2009, s’inscrire en « master enseignement » – master « professionnalisant » qu’il nous faut créer – et suivre donc deux années de formation alternant savoirs universitaires et savoir-faire professionnel.

Présentée comme une simple mesure de bon sens, cette « mastérisation » constitue néanmoins une mutation radicale dans la conception même de ce qui constitue, et de ce que doit garantir, un enseignant de l’éducation nationale :

a) Jusqu’alors, le niveau des futurs enseignants était évalué par des concours nationaux centrés sur des contenus disciplinaires, et sur la capacité des candidats à les mobiliser. Un nombre suffisant de postes mis au concours chaque année permettait une gestion « nationale » et équitable de l’éducation, dont l’État se portait garant. La « mastérisation » délègue quant à elle l’évaluation de la formation aux universités, l’État se contentant désormais de « recruter » . Dans les faits, la mastérisation met donc un terme à une évaluation nationale des compétences disciplinaires attendues de tout enseignant, ce que le contenu des nouvelles épreuves tend à confirmer : le « recrutement » se fera désormais avant tout sur la « connaissance du futur milieu d’exercice » et sur l’évaluation d’une pratique professionnelle dont nous verrons (point 3) qu’elle ne peut être que biaisée, puisque purement théorique. Il devient donc logique d’ouvrir les jurys à des « membres de la société civile » , puisque, restreint à son rôle d’« employeur », l’Etat ne cherche plus à assurer une homogénéité dans la culture dispensée par ses enseignants (évaluée jusqu’alors uniquement par des spécialistes), mais à promouvoir lors du recrutement ce qui s’apparente fort à une culture de l’entreprise « Education nationale ».

b) Cet infléchissement de la conception de ce qui fait un « bon » enseignant va de pair avec celui de la mission confiée à l’Université, de plus en plus soumise à l’impératif de la professionnalisation, au détriment de ce qui est, et doit demeurer sa vocation première : diffuser auprès des étudiants le savoir le plus actualisé possible, souvent en train de s'élaborer, sans rendre ce dernier directement tributaire d’un débouché professionnel. En ce sens, l’intégration des IUFM par les universités, tout comme la remise en cause des IUT, témoignent d’une même logique : unifier les formations du supérieur pour faire disparaître la spécificité de l’Université, devenue le lieu unique d’une formation dont la pertinence est mesurée à l’aune de son caractère professionnalisant. La concurrence qui s’établira de fait entre master « recherche » et master « enseignement » conduira par ailleurs à minimiser encore davantage la place que l’Université pourra accorder au savoir non indexé sur une profession.

c) Etant donnée la régulière et massive diminution des places aux concours, il est enfin à craindre que le master « enseignement » devienne rapidement le principal, voire unique, mode de recrutement des enseignants. Il est en effet difficile de ne pas faire le lien entre la mastérisation des concours et l’objectif affiché par le Gouvernement de supprimer un fonctionnaire sur deux : si elle se poursuit à la même vitesse, la régulière diminution des postes aux concours entraînera mécaniquement le développement de « contrats d’enseignement » à destination des nombreux titulaires d’un master « enseignement » ayant échoué à un concours de plus en plus difficile à obtenir, faute de places. La « mastérisation » prépare donc une régionalisation du recrutement que la Charte du 11 septembre officialise déjà, puisque la réaffirmation du « caractère national des concours des premier et second degrés » est immédiatement nuancée par l’ambition de rendre « possible une politique de première affectation plus conforme aux souhaits des jeunes enseignants et plus proches [sic] de leurs lieux de formation initiale » (c’est-à-dire les universités) . Il est aisé d’imaginer les conséquences d’une telle régionalisation, dans la mesure où la valeur du diplôme sera étroitement liée à la réputation d’universités qu’on s’évertue déjà à « classer » en fonction de critères très discutables.

La professionnalisation du master « enseignement » équivaut donc, à terme, à la disparition d’une profession capable jusqu’alors d’associer une formation exigeante d’un point de vue universitaire et professionnel, tout en restant démocratique et républicaine dans ses modalités de recrutement.

Cette réforme est contradictoire dans ses objectifs

La mastérisation des concours aura en effet pour principale conséquence de limiter l’accès à la formation aux métiers de l’enseignement, d’une part parce qu’elle équivaut, pour les étudiants, à un allongement de leurs études non rémunérées, et d’autre part parce qu’elle obligera les universités à limiter le nombre de places dans les masters « enseignement ».

Présentée comme le moyen de permettre une « revalorisation substantielle des débuts de carrière des enseignants » , la mastérisation fait en réalité disparaître une année de formation professionnelle rémunérée par l’État. L’année dite de « stage en responsabilité » (partie « pratique » du concours, jusqu’alors assurée par l’IUFM) deviendra une année de master 2 : le futur enseignant passera donc d’un statut de « fonctionnaire stagiaire », rémunéré par l’État, à celui d’étudiant effectuant, à ses propres frais, des stages en établissement pour acquérir une formation professionnelle. Aucune politique de bourses, fût-elle généreuse, ne permettra une prise en charge équivalente à celle qu’offrait le statut de fonctionnaire stagiaire. La sélection s’opèrera donc en amont du concours (tant que celui-ci existe) par la durée même des études. Les nouveaux enseignants seront peut-être payés mieux, mais commenceront leur carrière un an plus tard, et devront assumer seuls cinq années d’étude (contre quatre auparavant).

Puisque le master « enseignement » doit « comprendre des stages d’observation et de pratique accompagnée en école, en collège et en lycée » , gérés par les rectorats, les universités n’auront d’autre choix que de limiter le nombre de places dans ces masters, en fonction des capacités d’accueil de chaque académie. Il est certes prévu dans les textes que tout master donne le droit de se présenter aux concours de l’enseignement : un étudiant reçu au concours sans avoir suivi de master « enseignement » pourrait donc théoriquement enseigner sans aucune formation professionnelle , et l’on ne voit pas, dans ces conditions, où est « l’incontestable progrès » que cette réforme entend marquer dans la « qualité de la formation » . L’autre solution qui semble être envisagée par le Ministère est de limiter aux seuls admissibles au concours l’accès aux stages en établissement, qui n’auraient alors lieu que le dernier semestre de master, entre l’écrit et l’oral. Que font alors les non admissibles, et quel sens acquiert leur master professionnalisant, s’il est privé de toute dimension professionnalisante ?

Présentée comme une « amélioration de la formation initiale [et] de la première prise de fonction » , la mastérisation entraîne par ailleurs une réduction et une transformation dramatiques du stage professionnel : ce stage, offert à tout étudiant d’un master « enseignement », ne pourra plus être qu’un stage d’observation de courte durée (et non en responsabilité). Or, c’est ce stage allégé qui débouchera, pour les reçus au concours (tant que celui-ci existe) sur une responsabilité à temps plein, puisque « [dès] leur première année d’exercice, les lauréats des nouveaux concours seront mis en situation d’enseignement à temps plein » . Autrement dit, alors que les enseignants avaient jusqu’alors la possibilité d’entrer progressivement dans la pratique de leur métier (une année rémunérée alternant cours en classe et réflexion sur la pratique de son métier), les nouveaux recrutés entreront directement dans la vie professionnelle sans n’avoir jamais pu exercer, au cours de leur formation, un métier reconnu comme étant de plus en plus difficile : ils n’auront pu que « l’observer ».

Dans son état actuel, la mastérisation n’a donc pour seule «vertu » que de diminuer les coûts de la formation des enseignants. Elle ne revalorise ni la formation, ni la rémunération, ni le statut des enseignants et tend à minimiser encore davantage la place de la recherche. Parce qu’elle ne concerne pas que l’université, mais engage la place même de l’enseignement, ses exigences et son rôle, au sein de la société, elle doit faire l’objet d’un débat public.

Le collectif de l’Appel de Strasbourg http://appeldestrasbourg.unistra.fr